Vendredi 10 octobre 2008
V.W. de Geneviève Brisac et Agnès
Desarthe
Quatrième de couverture : Parce qu’il est très difficile de décrire une être humain, et encore davantage quand celui-ci a noirci des milliers de pages de romans, de lettres, de journaux, il n’est pas inutile de flâner un peu dans le vague et le brûlant des souvenirs, comme un fond de couleurs et de sensations, sur lequel inscrire les hiéroglyphes, les lignes noires et entremêlées de l’histoire familiale.
En mettant l’accent sur le caractère contemporain de l’oeuvre de Virginia Woolf, Geneviève Brisac et Agnès Desarthe invitent à la relecture d’un auteur capital, dont l’importance commence tout juste à être comprise.
Résumé/Critique/Tout ce que vous voulez : Ce livre est une sorte d’essai biographique sur Virginia Woolf. Les thèmes abordés concernent son écriture (toujours !) mais aussi sa vie, son rapport au monde, au temps, à la guerre, à ses contemporains (Joyce, par exemple, ou T.S. Eliot)... Cette auteure est une femme magnifique, fragile et terriblement forte à la fois, heureuse et désespérée, blessée et dérangeante...
« En dépit de tout cela, je suis heureuse...
n’était cette impression d’une étroite bordure de trottoir au-dessus d’un gouffre. »
Les deux « biographes » déploient cette citation (un extrait de son plantureux journal, je crois) et brodent autour, comme elles le font depuis le début avec brio.
Si l’on ne le savait pas déjà, on voit combien l’écriture de Virginia Woolf est toute en finesse, cherchant à peindre, elle le dit (sa soeur Vanessa Bell est peintre), révolutionnaire !
La lecture est éminemment agréable, car ce livre est écrit comme une déambulation. Nous sommes un petit grillon assis sur le rebord de la fenêtre de la chambre où Virginia écrit son journal, nous sommes une bûche de la cheminée du salon où se réunit le groupe de Bloomsbury... Nous sommes Mrs Dalloway se promenant dans la vie de sa créatrice ! C’est fin, délicat, abordé de manière respectueuse tout en secouant les préjugés, un bel hommage à cette femme que j’imagine aux doigts perpétuellement tachés d’encre !
« Comment s’affranchir de la rigidité du roman ? En le mettant à tremper dans la térébenthine. Utiliser l’image comme solvant du mot. Casser la chronologie mortelle – celle du réaliste qui passe du déjeuner au dîner – en intercalant des portraits, des tableaux. S’abstraire de l’intrigue, de sa linéarité tuante, en glissant des arrière-plans, des profondeurs, en jouant avec la perspective, avec l’alternance du plan large et du gros plan. Virginia Woolf est peintre. C’est un échange. Dans les mêmes années, les plasticiens surréalistes commencent à écrire sur la toile et autour d’elle, utilisant les mots comme des objets, sans toutefois se passer de leur sens. C’est le début du mélange. Le classicisme éclate et les académies se fissurent. Les poètes utilisent la couleur, les peintres s’emparent du mot. »
« Comme le danseur, dont le corps a si bien apprivoisé la musique qu’il la suit tout en la dominant, marquant les accents et jouant avec le tempo, entre anticipation et retard, pour donner au rythme un relief que l’on ne soupçonnait pas, l’écrivain, esclave semi-consentant du temps, se soumet à la chronologie, à la logique du temps, tout en la domptant. La lecture se déroule, mais seul le poète est maître de la durée. On aurait tort de croire que le rythme de lecture dépend du lecteur, de son acuité visuelle ou de ses talents intellectuels, le rythme est, par avance, défini par la main qui écrit. » Ceci me fait penser à la fois à Mrs Dalloway, qui se déroule sur une seule journée... et qui est pourtant un roman - et à Orlando, qui est un roman, plus court que le précédent, mais qui, lui, dure bien trois cents ans – la vie d’un seul personnage (particulier, il faut bien le dire). N’est-ce pas une exquise maîtrise de la chronologie ? Du temps ?
J’aime découvrir que Woolf plaçait très haut Proust dans ses goûts de lecture... C’est comme un secret (qui n’en est absolument pas un, je vous l’accorde), elle me chuchote que je fais bien de le lire !
Au dernier chapitre, suicide de Virginia Woolf. Elle plonge dans l’Ouse, des pierres plein les poches... J’avais envie de pleurer, en lisant ceci – alors que je savais pertinemment qu’elle l’avait fait. Une émotion très vive m’a étreinte, celle-là même qui me serre encore la gorge maintenant. J’aimerais que Virginia Woolf me serre dans ses bras... Faute de mieux, je me terre dans ses pages.
Détails pratiques : - Éditions de l’Olivier
- 20 €
- Paru en 2004










